L'enfant faisait une fixation sur les fourchettes et les couteaux. Ca semblait inné, chez elle, cette manière d'attraper l'aliment et de le glisser dans sa bouche. Elle aurait aimé avoir du talent pour autre chose, en fait. Elle aurait aimé sortir de l'ordinaire et qu'en pointant leur doigt sur elle, les gens diraient "c'est elle". Elle voulait distancer tous ces mensonges, les appauvrir. Tel un rien. Et dans sa passion, y avait un trop plein de féroce, quelque chose de haineux qu'on ressentait dans ces regards lancés à mi-mots, de trop peu amical. "Il t'est arrivé quoi, qu'ils murmuraient tous?". La petite n'avait pas réalisé, avait longtemps demeuré dans cet instant de flottement. Elle se trouvait toujours à part, quand ils lui disaient de mettre la table.
Un putain d'instant de flottement.
____
« Je suis cet être qui s'est tué à aimer dans le vide.
Je suis ce petit garçon à qui on a bercé une vie de mensonges.
Je suis ce gamin trop vite grandi par une réalité affrontée en face.
Juste mon pire ennemi. »
« Je commençais à grandir, à partir de douze ans. Être grand. Andrei est grand. Je sais pas, je m'en fous. Je m'en fous, je dis plus rien. Elle s'est trahie, Julia. J'étais seul au monde. Juste à cause d'un stupide mensonge. Ma vie n'est pas un drame. Ma vie est basée sur des faux-semblants et des mensonges. Ma vie est vide. Je suis con. Elle m'a rendu con. J'ai envie de rien.
Fait chier.
Mon année de sixième fut trop simple ; fatalement ennuyante. Il n'y avait pas trop à réfléchir, pas trop à raisonner, juste faire ce qu'on nous demandait. Aucune matière n'était intéressante, et la seule chose qui me captivait un tant soit peu était l'italien : l'anglais était rébarbatif, puisqu'il n'y avait qu'à apprendre, encore et toujours. Les sciences me passaient par dessus la tête, le sport m'exaspérait. Les gens sont cons.
Beaucoup ont le sourire de ma mère qui me dit « rassure-toi, ne t'en fais pas, tout va bien ». Ce sourire que je déteste tant. Ce sourire que ma mère me sert sur un plateau d'argent, avec des gâteaux. Ce sourire qu'elle m'offre comme si on s'offrait à un homme, avec abandon. Ce sourire qu'elle a l'air d'avoir appris à l'usine.
Ce sourire que je déteste.
Ce sourire qui me dit de ne pas réfléchir.
Je fais exactement le contraire. »
Ces adolescents désillusionnés.
Ils font tous genre.
(et moi aussi)